Le Cade et le Capital
Pour dire toute la vérité, j’avais du mal à la trouver, l’huile de cade vraie. Pour sûr ! Dans les coopératives agricoles des Hautes-Alpes (Gap et Laragne), elle a disparu des rayons en 2020. Dans les Alpes de Haute-Provence (Sisteron, Forcalquier et Manosque), elle a été remplacée par une huile « prête à l’emploi », c’est à dire un mélange d’huile de lin et de goudron de cade, spécial chiens ou chats ou chevaux. Et impossible d’en commander chez le fabriquant : elle était soit bien cachée derrière un site qui s’est transformé en magasin de cosmétiques pour les humains et pour les animaux, soit iels n’en vendaient tout simplement plus, la réservant à leur propre production de rouge à ongles parfum pastèque. On pourrait sentir qu’il est plus lucratif de vendre l’huile de cade diluée et transformée, flanquée d’un drapeau français. Bref, effectivement, quelque chose s’est perdu.
Pourquoi vendre un mélange d’huiles (aux proportions abscondes) en vantant les mêmes mérites qu’une huile pure ?
Ce savoir-faire qui disparaît, c’est encore une histoire du grand méchant Capital. Alors vous me direz, la distillerie a peut-être été sauvée par cette habile transformation. Mais moi, j’aime pas. J’aime pas les drapeaux français sur les étiquettes, c’est comme ça. Ça me fait l’effet d’un nationalisme mal placé (bon, tu me diras, le nationalisme, c’est toujours mal placé). Ici dans les préalpes du Sud, on est proche de l’Italie et les productions du Piemonte sont tout autant locales que celles du Rhône. Les produits espagnols, marocains, algériens ou tunisiens sont chouettes, aussi, ils viennent par cargo via Genova ou Marseille. Tant qu’ils ne sont pas utilisés comme vecteurs coloniaux, je les utilise et les mange. Ouh que c’est vaste, ce sujet à plusieurs têtes.

Mon soucis, en tant que savonnier, c’est que je ne peux pas me permettre d’utiliser des mélanges d’huiles dont le ne connais pas les proportions. Pire : l’huile de lin (que je connais bien pour l’utiliser dans la recette du 1871) est vraiment compliquée à utiliser en cosmétique. Pour sûr : elle tourne et donne une odeur de vieux poisson à la Ordralfabétix.
La dernière fois que j’ai acheté de l’huile de cade cévenole, elle était … pas nette. Très claire, trop claire. La qualité était moyenne. Il est vrai que sur le pot n’était plus écrit le fameux « huile de cade vraie » si cher à la distillerie, et à moi. Le savon sortait marron plutôt que noir, et j’étais vraiment, mais vraiment déçu.
Le K des Anges était sur sa fin.
Et là, Laurent m’a interpellé sur le sujet. Genre « J’adoore ! ». Impossible de résister… Alors la semaine dernière j’ai craqué et j’ai fouillé leur site de cosmétique à l’huile de cade. Et, bien caché au fond d’une page, une huile de cade « pure ». C’est-à-dire un flacon sur lequel est écrit en ingrédients simplement « huile de cade ». Juste à côté d’un avertissement « Notez que nous ne divulguons pas nos proportions de dilutions à la demande« . Bien bien bien. J’ai aussi noté que le tarif a augmenté de 158% en 9 ans.
Atttchââârh.
Non mais les gars, là … vous vous rendez bien compte ? Je peux vous assurer que 158 % d’augmentation pour une étiquette noire, un drapeau français et une dilution secrète, ça ne donne pas vraiment envie de continuer. Le Capital est une idée vicieuse qui abîme tout.
Alors mes ami·es, profitez bien des saponifications de K des Anges de 2026,
ce seront peut-être les dernières.


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